Jane Masters MW est la Master of Wine d’Opimian
Cela fait trente ans qu’Inniskillin a reçu le Grand Prix d’Honneur à Vinexpo à Bordeaux pour son vin de glace Vidal 1989 de Niagara. Le fait que l’Ontario puisse produire du vin de glace chaque année est la raison même pour laquelle la production de vins de table de haute qualité est un défi.
Pourtant, plus de trois décennies après cette récompense, la production canadienne de vin a augmenté et sa réputation internationale s’est étendue au-delà du vin de glace. Il est difficile de dire exactement à quel point, car aucune donnée cohérente n’est publiée et les statistiques sont complexes du fait que moins de la moitié du vin communément appelé vin canadien est fabriqué à partir de raisins cultivés au Canada. Il s’agit de mélanges internationaux domestiques produits à partir de vins en vrac importés de pays comme l’Australie, le Chili et l’Afrique du Sud, mélangés à du vin canadien (parfois à peine 10 %).
Un vrai vin canadien est entièrement produit de raisins cultivés au Canada et possède une garantie de provenance de la Vintners Quality Alliance (VQA). C’est une période passionnante pour ces vins et j’ai la chance d’avoir pu suivre leur évolution au fil des ans, en profitant des voyages d’Opimian au Canada pour visiter des vignobles en Ontario et en Colombie-Britannique. Ensemble, ces deux provinces représentent plus de 95 % de la production canadienne de vins certifiés et toutes deux ont connu une augmentation de la superficie des vignobles et du nombre d’établissements vinicoles agréés. Des tendances similaires sont observées au Québec et en Nouvelle-Écosse.
L’Ontario compte trois principales appellations régionales et a été la première province à créer la Vintners Quality Alliance. Un large éventail de cépages est planté sur des sols variés, souvent à forte concentration de calcaire. L’hiver est long et rude en Ontario. Sans l’effet adoucissant des lacs Ontario, Érié et Huron, la culture de la vitis vinifera serait presque impossible. En l’état actuel des choses, après la récolte, chaque vigne doit être protégée du froid, car les températures inférieures à -20 °C tuent cette vigne européenne (les cépages labrusca et hybrides indigènes de l’Amérique sont plus résistants, mais offrent généralement une qualité potentielle inférieure). Pour ce faire, un « chaussage » est effectué où des monticules de terre sont formés autour de la base des vignes pour fournir de l’isolation. Les hivers longs signifient que la saison de croissance est plus courte que dans la plupart des autres régions viticoles. Les températures estivales chaudes et l’ensoleillement permettent aux vignes de compenser un démarrage tardif, mais les gelées tardives du printemps ou du début de l’automne peuvent entraîner des variations assez importantes d’une année à l’autre, qui se reflètent dans les vins produits.
La plus grande région, la péninsule du Niagara, représente environ 90 % de la production de l’Ontario, suivie de la rive nord du lac Érié et de la région VQA la plus récemment reconnue, le comté de Prince Edward. La péninsule du Niagara est une bande de terre située entre le lac Ontario et l’escarpement du Niagara, qui s’élève jusqu’à 100 mètres. Les brises de l’Ouest provenant du lac réchauffent l’air en hiver et créent des courants de convection lorsqu’elles atteignent l’escarpement, prévenant le gel. Le vignoble Pearl Morissette, situé dans l’appellation de Creek Shores, possède également des vignobles dans la VQA Twenty Mile Bench. Le québécois François Morissette élabore des vins à partir de raisins issus de l’agriculture biologique, avec un minimum d’intervention, sans collage ni filtration, avec une faible utilisation de soufre, et les fait vieillir dans des fûts de vieux chêne, ce qui donne un côté épicé à nombre de ses vins. L’effet des conditions du millésime sur le style se remarque avec le Dix-Neuvième Chardonnay 2018 qui présente une teneur en alcool de 1,5 % de moins que les millésimes précédents avec 12 % au lieu de 13,5 %.
L’appellation du comté de Prince Edward, située sur la rive nord du lac Ontario, est l’appellation la plus septentrionale de l’Ontario. Les vignobles sont situés sur des sols caillouteux sur un substrat rocheux calcaire. En 200, elle ne comptait aucun vignoble commercial. Aujourd’hui, elle en compte 29. L’un de ces établissements est Karlo Estate à Hillier, fondé par Sherry Karlo et son défunt mari Richard. Les vins sont élaborés par Derek Barnett, que j’ai rencontré en 2014 lorsqu’il était au vignoble Lailey dans le Niagara. Karlo Estate produit une large gamme de 25 vins, dont certains sont fortifiés. Parmi ceux que j’ai dégustés récemment, mes préférés sont le Pinot Noir 2018, le Quintus 2018, un assemblage de cinq cépages bordelais, le vin blanc Three Witches 2018 composé de sauvignon blanc, de sémillon et de gewurztraminer, et le Bubble, un vin mousseux à base de sauvignon et de sémillon. Sherry Karlo est une végétalienne pure et dure, et tous les vins conviennent aux végétaliens, jusqu’aux encres végétales utilisées sur les étiquettes des vins et la colle utilisée pour les fixer sur les bouteilles. Mais vous n’avez certainement pas besoin d’être végétalien pour les apprécier !
La Colombie-Britannique est plus diversifiée que l’Ontario et fait face à son propre lot de difficultés à surmonter. La vallée de l’Okanagan, plus particulièrement, ne pourrait pas être plus différente des conditions de l’Ontario. Le sud de la vallée est un désert aride en raison de la chaîne de montagnes côtières à l’ouest qui agit comme un bouclier contre la pluie. Lors d’une visite, j’ai été horrifiée d’apprendre qu’il y a des nids de serpents à sonnettes dans les vignobles. Une fois de plus, les lacs jouent un rôle important, le lac Okanagan agissant comme un facteur de réchauffement en hiver pour les vignobles plantés à proximité. Tel qu’en témoignent les températures particulièrement élevées enregistrées dans l’Ouest canadien cette année, le changement climatique, les sécheresses, les restrictions de consommation d’eau et les feux de forêt sont une réalité. Pourtant, la Colombie-Britannique a vu son nombre de vignobles quintupler, passant d’une soixantaine en 200 à environ 300 aujourd’hui, et on y trouve des vins impressionnants.
Les viticulteurs canadiens, comme les viticulteurs du monde entier, doivent faire face aux problèmes que dame Nature leur impose, mais ceux-ci sont plus extrêmes que dans bien d’autres régions. Il existe également des problèmes entraînés par l’humain. La législation, les taxes et les restrictions sur la vente de vins d’une province à l’autre constituent des obstacles à l’acheminement des vins vers les consommateurs. Un rapport publié par VQA Ontario et Deloitte en 2020 a révélé que 36 % des petits vignobles de l’Ontario n’étaient pas rentables. Les viticulteurs canadiens sont en pleine période d’apprentissage, ce qui exige non seulement de la résilience, mais aussi de l’ingéniosité, de la détermination et un esprit de pionnier.